Chaque matin, le poignet s'anime avant même le réveil. Non pas sous l'effet du sang, mais d'un capteur. Voici la promesse du bracelet sans écran, offrir une connexion « pure » au corps : il suit, mesure, anticipe.

Là où la montre connectée feignait le jeu, mêlant performance et distraction, cet objet assume sa gravité ; il ne distrait pas, ne joue pas. Sans écran, il n'oriente pas le regard, il l'éteint. Dès lors, rien ne s'interpose entre le corps et la donnée. Ce petit objet connecté dresse alors un corps calculant : le geste, la foulée, le souffle deviennent des données, l'effort une courbe.

Ce sésame technologique -pour certains- reflète le monde dans lequel nous sommes précipités par le libéralisme technologique le plus absurde : déléguer à des machines le soin de connaître le réel. Cette promesse d'une transparence totale, d'une lecture linéaire et objective de soi, revient à ce que Michaël Foessel appelle une « dissection de notre vivant à usage personnel ». Dans cette observation permanente de soi à travers le spectre des « données » la variation s'épuise : la vie numérisée est devenue une norme.

Difficile d'ailleurs de résister à l'autorité d'une donnée, presque indiscutable, entièrement prescriptive. Le jogger qui compare son rythme cardiaque, s'apprête déjà à améliorer ses performances futures.

La donnée pousse à une actualisation de la performance.

Qu'est-ce qu'une existence placée sous le signe d'un flux d'informations qui prétend déterminer la nature du sujet ?

La répétition est une appréhension du réel, elle rejoue un geste pour l'éprouver à nouveau pour en sentir les nuances. L'habitude dans sa dimension vivante transforme le passé accumulé en réflexe présent - la réponse immédiate au monde n'abolit pas pour autant un espace de différence, de nouveauté : on y découvre le même autrement.

Or, la répétition mécanique que portent ces objets s'est détachée de l'expérience. Ces objets connectés fabriquent des informations qui confondent la réalité présentée comme objective alors que celle-ci est orientée par une décision arbitraire : seul ce qui est mesurable existe. Autrement dit, ce n'est pas la mesure qui est fausse mais la confusion entre la mesure pour le réel lui-même.

Un simple coup d'oeil à son bracelet ne suffit pas pour accéder à ce qui est donné dans le réel. Le donné sensible, excède toujours ce que nos habitudes de pensée et nos instruments peuvent saisir.

A cet égard, les objets connectés sont des machines ne prolongent pas notre perception : il entravent l'accès à une réalité plus abondante et protéiforme. Nous n'incorporons plus, nous reproduisons ; nous quittons le champ du vivant pour entrer dans celui du calcul. La répétition, vidée de sa charge d'épreuve, n'est plus qu'une maintenance du vivant. L'habitude ne relie plus, elle automatise.

Ce qui, chez Deleuze, relevait d'une « synthèse passive » – la transformation du passé en réflexe présent – devient aujourd'hui une opération mécanique : un transfert de données entre l'humain et sa prothèse. La fluidité du vivant - celle discutée parHeraclite, πάντα ῥεῖ (« tout s'écoule ») s'efface au profit d'une fluidité calculée, faussement dynamique. Le flux hériclitéen devient un système hydraulique : la répétition n'y engendre plus la transformation, mais un aplanissement.

L'homme obnubilé par ses « données » passe à côtés des « phénomènes », il devient un corps sans mémoire, incapable d'être réceptif au sensible. Le bracelet sait tout de nous, mais nous ne nous souvenons plus de rien.

Ce bracelet électronique, est une main qui s'observe battre - et dans ce battement, on ne sent plus la vie : on la compte. Et si l'on veut éviter que ce langage deviennent celui de toutes nos expériences, il faudra réapprendre à percevoir l'infranumérique, ces variations minuscules, spontanées, ces écarts ténus où le réel vit encore.

On pense à Miradores (2008) de Francis Alÿs : sur les deux rives du détroit de Gibraltar, des hommes répètent un même geste, celui de regarder au loin. Rien ne passe et pourtant tout s'éprouve. L'atmosphère, le souffle du vent, le frémissement des vagues, instaurent un dialogue silencieux curieux entre deux mondes que tout sépare. Cet acte contemplatif dépourvu de finalité, offre pourtant la possibilité d'une alliance humaine, d'un contact tacite. Là où le monde numérique nous fige, Alÿs redonne une valeur à la contemplation, un pouvoir de l'attente, du rien, un ralentissement qui échappe au calcul; un geste qui ne produit rien sinon la possibilité du sensible. Ces regards immobiles, ces présences humaines suspendus à la ligne bleue de la mer, actualisent ce que les objets connectés abolissent : l'expérience du temps intime opposé au modèle physico-mathématique, linéaire et abstrait.

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