Le vers est toujours là. Paris milieu de journée. Je croquais dans une pomme assis sur un banc, lorsque je fus arraché aux scènes qui se jouaient devant moi : des parents surveillaient distraitement leurs enfants tourbillonnant ça et là ; à l’extrême opposé un agent municipal vidait une poubelle débordant de détritus. A proximité, des sacs - poubelle s’entassaient contre une grille. La silhouette d’un rat glissa rapidement dans mon champ de vision. Ce tableau semblait intégrée au paysage.
Depuis plusieurs semaines Rachida Dati mène une campagne survoltée sur les réseaux sociaux pour dénoncer les manquements supposés de la politique urbaine d’Anne Hidalgo. Elle, Rachida, elle casserait les codes de la politique parisienne, elle n’irait pas jardiner la ville comme l’a fait sa rivale pendant trop d’années, elle éviterait les mièvreries et autres effets démagogues usés jusqu’à la corde. Elle serait franche, sans langue de bois, intransigeante sur la propreté et la sécurité d’une ville sacrément sale quand même — « Avec moi, Paris sera propre ! » scande-t-elle à l’arrière d’une benne subtilement déguisée, le tout coloré d’une hypocrisie vénéneuse. Dans ses prises de paroles, la candidate déclarée à la mairie fait de la propreté un enjeu à la fois sanitaire et symbolique face à une gauche toujours plus laxiste (?)
Assis sur ce banc, je m’acharne sur le trognon de ma pomme ; il reste encore quelque bouchées à savourer. Elle en penserait quoi Rachida si je laissais cette charogne sucrée, plantée là au milieu du parc ? — C’est pourtant biodégradable tout ça, je pourrais contribuer au développement des potagers de quartiers qui foisonnent ces temps-ci, tiens.
Passons, la distance entre le slogan politique se donne à voir différemment. La saleté n’apparaît pas comme un phénomène spectaculaire mais une organisation ordinaire du fatras urbain : poubelles saturées, détritus épars, mobilier urbain fatigué. Cette présence constante et dramatisante nourrit alors le sentiment d’un problème persistant. Le rat, souvent invoqué dans les discours comme symptôme d’un laisser-aller urbain, cristallise les enjeux de ces prochaines municipales qui devraient se jouer au ras du bitume. Une récente étude relayée dans Le Parisien fait de Paris la 5ème ville touristique « la plus sale du monde ».
Alors, pour satisfaire l’ordre général et l’obsession aseptisante vendue par les grands prophètes du libéralisme, des poubelles anti-rats coffrés de métal soudé façon post-moderne fleurissent depuis 2020. La question de la propreté ne se limite toutefois pas à la seule gestion de l’espace public. Dans son rapport 2025, la Fondation pour le logement (anciennement Abbé-Pierre) dévoile des chiffres alarmants : 126 000 personnes sans domicile personnel dont plus de 4000 sont sans-abri à Paris. L’accès à un habitat décent demeure gravement entravé, notamment pour les populations les plus vulnérables. Faute d’accès à un logement digne, certains n’ont pas d’autre choix d’occuper l’espace public dans la durée. Surtout les comportements changent. Dans cette petite capitale d’une densité extrême, on se retrouve dehors depuis l’interdiction de fumer en 2008 dans les lieux collectifs. Cette législation a incité les parisiens à déplacer les lieux de fêtes, devant les cafés, dans les parcs. Dans ce contexte, la propreté apparaît moins comme un problème isolé que l’un des indicateurs visibles de tensions liées au logement et à l’organisation de la ville.
Quant à la sécurité, Rachida, elle, a pensé à tout, 8000 caméras de vidéoprotection. Ces infrastructures prétendent corriger les symptômes sans jamais interroger les causes, ni réintégrer l’habitant comme acteur de la ville. La donnée y circule, l’objet se modernise mais l’intelligence collective, reste en suspens, voire s’abîme.
Rachida, elle aussi, rêve de sa « smart-city », ces villes (encore) conceptualisées par la grande machine anglo-saxonne toujours un peu plus prémunie contre la passion, l’ivresse, le délire et poussée par les courants chauds du réalisme. C’est ce que les « smart-cities » impliquent, une imagination imaginante dans sa quête d’une image parfaite de la sécurité. Pour le philosophe Bernard Stiegler la « smart city » telle qu’elle est promue par le discours politique et industriel relève moins d’une intelligence collective que d’une automatisation des décisions déléguées aux algorithmes plutôt qu’aux habitants eux-mêmes. À cette ville gouvernée par les données, il oppose l’idée d’une intelligence urbaine et collective, où les outils numériques devraient soutenir la délibération citoyenne au lieu de s’y substituer.
Car au XXIème siècle, plus rien ne dois perturber nos sens, ni même la constellation urbaine, ce cosmos surprenant, putride parfois. Cette ultra-ordre, ultra-sécurité mises au service du « réalisme ambiant » fait imploser les sphères du vivant. Les brèches se referment petit à petit, et comme un glacier qui recule, nous tous, humains, nous replions sur nous-mêmes. Nous ne sommes plus invités à être surpris, dégoûtés, happés. Nous nous tapissons par l’illusion d’une protection de plus en plus poreuse. L’ultra-vulnérabilité s’impose alors, nous sommes mis sous tutelle comme l’avait si bien prédit ce bon vieux Tocqueville. La soif de la fête, et de l’irresponsabilité se tarit par peur de l’inattendu, par ce que ce qui justement nous échappe. La liberté coûte cher aujourd’hui, et nous pourrons à nouveau flirter avec elle lorsque nous accepterons de surmonter le déroutant, l’inaccoutumé — Par exemple, ce mobilier abandonné au coin d’une rue et fraîchement tagué au terme d’une nuit arrosée. On a peut-être jeté l’éponge; on tente de s’en tirer chacun de notre côté et pourtant personne ne sera sauvé. Pas même Rachida.
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