« La famille est une association temporaire et fortuite que dissout promptement la mort »

La famille n'est pas une communauté éternelle et encore moins choisie nous dit Balzac ; elle est une association contingente, « fortuite ». Elle n'existe tant que les individus qui la composent vivent et la nourrissent. Une mort - symbolique ou franche - suffit à la défaire. D'où vient ce rapport sacré qu'on lui attribue ? D'où vient l'illusion de sa permanence, si elle n'est qu'un fait de circonstances ?

Nous construisons toujours les prémices de notre identité à travers un besoin de contrôle, d'un élan de croyance vis à vis d'une autorité et un désir - ou du moins une injonction subconsciente - de nous conformer à une morale. La peur est un catalyseur émotionnel d'une communauté ; la peur combat l'hétérogénéité et la transformation de ces règles en morales. La peur de l'exclusion est la genèse de notre identité émotionnelle. Dès notre plus jeune âge, nous apprenons à nous rapetisser pour passer des portes imposées par le monde. Comme Nietzsche l'évoque, vient toujours le moment où l'on se défait, voire se fâche contre cette emprise : où l'on tue cette « bête » morale. La morale familiale, l'héritage, apparaissent alors comme un complément, jamais un développement.

Sortir de ces systèmes, c'est amorcer un éveil progressif de l'esprit, une reprise responsable de notre devenir, un « passage à l'acte » contre l'empire du ressentiment.

Les traumatismes de l'intime figent pourtant ce mouvement. Nous demeurons intercalés entre le drame et la volonté de détester pour s'en sortir. Ces catastrophes intérieures disposent de notre corps tout entier, elles ne restent pas enfermées dans le souvenir, elle s'impriment dans la chair. Le trauma ne s'oublie pas ; il se loge en nous, veille sur nous, continuellement.

Comment expulser la blessure, lorsque la mémoire corporelle continue de rejouer le drame ?

Qu'il y ait trauma ou non, la personne ne croît qu'en se purifiant de la structure privée qu'elle porte en elle. S'écarter du projet familial - de ce qui, par héritage, prétend définir une trajectoire - c'est revenir à la primauté de la personne, retrouver la voie de la vrai hiérarchie des valeurs, réunir enfin ce que la famille a eu tendance à séparer, bannir.

Autrui, la sphère publique, l'intelligence collective dessinent de vrais répertoires thérapeutiques. L'homme existe mais il vit mieux expulsé de soi ; la personne est un dedans qui a besoin de dehors.

A 14 ans, la photographe américaine Nan Goldin quitte le pavillon familial du Massachusetts pour partir découvrir tout ce qui pouvait déborder du cadre repassé d'un ménage bourgeois. C'est alors qu'elle photographie sa « tribu » : ses muses, des homosexuels et des drag-queens, ses compagnons de soirées, d'héroïne.

Nan Goldin - Bathroom Scene

La famille reste auréolée d'une présomption d'innocence, une présomption d'amour, de bienveillance. Sous couvert d'attention, la famille impose une norme, une rhétorique implacable. Cette emprise paternaliste se pare d'apaisement : elle rassure, répare, visse, boulonne - comme si une tendresse mécanique suffisait pour tout remettre en place. Mais cette posture banalise les affects; elle les neutralise. La famille ne soigne pas, elle ouvre parfois des plaies inouïes, elle sidère, abîme, détruit - 44% des souffrances physiques ont lieu dans la famille selon les chiffres de l'INSEE 2025 - Elle « met à l'abri » mais elle désarme.

Nan Goldin - Party Scene

Dans Du côté de chez Swann, le jeune Proust attend, angoissé que sa mère vienne lui dire bonne nuit. Ce rituel devient une épreuve déchirante :

« Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman viendrait m'embrasser quand je serais dans mon lit. Mais ce bonsoir durait si peu de temps, elle redescendait si vite, que le moment où je l'entendais monter […] Il annonçait celui qui allait le suivre, où elle m'aurait quitté, où elle serait redescendue. »

La famille est ce lieu du manque. Elle forme nos blessures les plus tenaces, celles qui se rejouent ensuite dans nos amours, nos amitiés, nos œuvres. Proust déplie la texture affective de ce lien : la famille est un laboratoire du sentiment, une ossature, jamais un havre moral auquel il faut un jour obéir. Les dires que la cellule entretient avec le dehors abolissent un champ du possible. Car la parole familiale n'est jamais anodine : elle circule, se faufile, elle est un dépôt du langage, une lie qui fait jouer sa prédication silencieuse. Ce que l'« on dit » à l'intérieur finit par esquisser ce que l'on croit possible au dehors. La famille produit une violence feutrée lorsqu'elle n'est pas sidérante : elle ré-architecture, ré-assemble, et ré-agence compulsivement ; le ré- n'invente pas, il réitère le « nous » pour mieux saper le « je ». La cellule intime est souvent une toile sans perspective, un espace où les lignes ne fuient pas mais se referment, s'écrasent et ramènent toujours le regard vers le centre, vers un rôle assigné.

Henri Rousseau - Family Painting

Henri Rousseau, La famille - Rousseau ignore presque entièrement tout de la perspective traditionnelle, il est un autodidacte. Les plans sont empilés plutôt qu'ouverts, les visages aplanis. Cet aspect analogue au collage offre une atmosphère onirique, presque illusoire.

Faire le deuil de sa famille est peut-être la dernière étape de l'individuation, après la grande protestation de l'adolescence; comprendre que nous sommes mal assis à la place qui nous a été assignée. A l'âge adulte nous pressentons peut-être enfin, que nous pouvons nous « désindividuer » des névroses de nos géniteurs, aimer à notre manière, au-delà des injonctions du sang. La méconnaissance constitue une forme de pardon, elle n'est pas non plus parée d'un optimisme naïf. Le pardon n'est pas ici moral, mais un horizon commun entre mémoire et oubli.

L'heure de l'imputabilité - cette capacité d'assumer ce qui relève de soi - marque un dépassement : devenir soi comme un autre, désarrimé du biologique et ouvert à d'autres filiations.

Se défaire des schémas hérités, c'est peut-être retrouver une liberté politique : être citoyen, c'est accéder au fond universel, sans être enfermé dans la particularité de son existence, de son poids culturel, de ses traditions.

La citoyenneté ne supposerait-elle pas un temps décalé au champ social, familial et économique ?

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