Près de dix ans après la naissance d’En Marche!, la promesse d’un dépassement des clivages s’est dissoute dans un paysage fragmenté, saturé d’angoisses et de ressentiment.

Près de dix ans après la création du mouvement d’Emmanuel Macron, En Marche!, une question subsiste : que restera t-il de ce mouvement ? Les vestiges d’un pragmatisme au corpus idéologique flottant ? Une modernisation (ou une régression, c’est selon) de la fonction présidentielle ?

L’interrogation se déporte de plus en plus sur le bilan et ses conséquences sociales. Le macronisme est en effet à la source d’un désastre : il est le fruit “d’un rétrécissement des ressorts civiques et du sentiment grandissant d’une frustration populaire” comme dénoncé par Marcel Gauchet. À ce jeu là, la promesse macroniste a échoué, celle de rétablir une démocratie malade et susciter dans le même temps, un élan collectif. La société française se fragmente davantage, minée par les affects négatifs repris à leur compte par certains partis politiques. Devenues minoritaires depuis la dissolution de l’Assemblée en juin 2024, les troupes d’Emmanuel Macron subissent les offensives menées par la droite et l’extrême droite. Le mouvement qui s’était initialement construit sur le serment d’un dépassement des clivages politiques, semble glisser vers une logique plus défensive, dictée par l’urgence électorale et la pression des rapports de force parlementaires.

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La politique ne régule plus les peurs

Ce repositionnement s’est particulièrement manifesté sur la question migratoire : en renforçant la rhétorique autour de l’efficacité des expulsions, l’exécutif semble céder à un agenda sécuritaire qu’il prétendait jusque-là tenir à distance. Surtout, l’outil administratif devient un marqueur affectif, un signal adressé à une opinion déjà travaillée par le sentiment d’insécurité et la peur. La politologue Anne Muxel et Pascal Perrineau copublient Inventaires des peurs françaises (Odile Jacob, 256 pages, 22,90 euros) dans lequel ils ont mené une enquête sur les peurs collectives et individuelles des Français : “Non seulement la politique ne régule plus les peurs, mais il fait peur”. Dans un entretien au Monde, la chercheuse souligne un renversement politique. Celui-ci ne joue plus son rôle de régulateur des peurs, il ne rassure plus face aux crises sociales. Pire, il s’empare du tissu affectif ambiant, cabotine la peur, la transformant en spectacle dans ses discours. Le détricotage macroniste est en marche.

Le Rassemblement National (RN) incarne ce monstre à deux têtes qui, depuis des années se nourrit de ces peurs. Le parti de Marine Le Pen a mis au point une machine verbale qui mobilise un imaginaire social bien précis : sentiment d’insécurité, déracinement identitaire, menace du chômage, demande d’autorité. Le RN mobilise des passions ordinaires et communes en les formulant de manière catastrophique. “La politique n’est pas un métier, c’est un art. Ce n’est pas l’art de répondre aux besoins mais aux passions”, affirmait J-M Le Pen. Cette psychologie des foules bien rodée a pour objectif de capter la partie sensible de l’opinion. Il s’agit le plus souvent de simplifier, d’inventorier davantage que de rationaliser. Ce modus operandi témoigne d’une radicalité politique qui tient davantage à faire valoir son point de vue, plutôt que de se soucier des demandes particulières. “Aujourd’hui, ce sont très clairement les passions tristes (colère, ressentiment) qui dominent, au détriment d’autres affects positifs comme la joie, l’enthousiasme, le désir, l’espérance”, rajoute Anne Muxel. Mais, quelles sont les causes de cette déflagration affective ?

Le tournant sécuritaire

Depuis le discours de Grenoble de 2010, prononcé par Nicolas Sarkozy, la rhétorique liant immigration et délinquance s’est installée dans le paysage politique. Cette homélie sécuritaire ouvre une brèche qui ne cesse d’enfler. Monsieur Sarkozy a ce jour-là posé les bases, les ferments d’un imaginaire nourri par l’inégalité, le racisme et la xénophobie. Aujourd’hui, ce discours de l’inégalité naturelle a pignon sur rue, où la France est “vue du ciel élyséen apparaît comme un Far West où le seul shérif peut ramener l’ordre”.

Cette fascination morbide pour l’ordre, et la violence irrigue d’ailleurs tous les canaux informationnels. Le képi médiatique semble s’être donné pour mission de nous accoutumer à l’idée de guerre intérieure, comme extérieure. Selon une enquête de Reporters sans frontières de mars 2025, la thématique “réarmement et enjeux sécuritaires” est la deuxième traitée sur LCI (16,8%), la troisième sur BFM-TV (10,3%) et sur France-Info (12,2%). Et comme l’explique la revue Acrimed, le “réarmement” médiatique n’est pas seulement matériel, il est aussi moral. Ce recours à ce registre participe d’une opinion politique bien précise : le nationalisme.

L’écosystème de l’indignation

Dans cet écosystème, les chaînes d’information en continu jouent le rôle d’autorité morale, validant implicitement les interprétations anxiogènes. Le phénomène ne se limite d’ailleurs pas aux chaînes de télévision. Les réseaux sociaux agissent comme une chambre d’écho, en transformant chaque fait divers en crise nationale. Les plateformes fonctionnent selon une logique d’alternative émotionnelle : plus un contenu suscite la colère, la crainte ou le dégoût, plus il est partagé, commenté et exposé à d’autres publics. Quatre jours après la mort du militant nationaliste Quentin Deranque, agressé à Lyon le 12 février par des membres d’une organisation militante d’extrême gauche — La Jeune Garde —, la décontextualisation domine le traitement médiatique. Des influenceurs d’extrême droite, dont Damien Rieu, ont jeté le nom d’une militante de gauche en pâture. Blandine B. est désignée comme la “meurtrière de Quentin” par plusieurs influenceurs comme Mila Orriols, ou Eurydice Ndong. En quelques heures, sa famille a subi une vague de cyberharcèlement. Selon le HuffPost, sa grand-mère a reçu une avalanche de messages insultants, tandis que son père a entendu une voix masquée lancer : “Tu flippes, tu fais bien”. Or, la jeune femme n’était pas là, le soir de l’attaque. Le militant est d’ailleurs présenté comme un “jeune choriste et philosophe chrétien”, qualifié de “non-violent”. Le journaliste de Médiapart Donatien Huet, spécialiste de l’extrême droite, a constaté que Quentin Deranque était présent au défilé néo-nazi du “Comité du 9 mai” à Paris, en mai 2025. Quentin n’était pas un simple électeur du RN mais un membre actif de l’Action Française, un mouvement politique royaliste et nationaliste, historiquement antisémite et aux actions volontairement violentes. Si personne ne devrait mourir pour ses convictions, cet événement révèle à nouveau les failles de l’écosystème médiatique ; il métamorphose en émotions collectives. Ici, la peur colmate les récits euphémisants, la confusion et le mensonge : elle tranche, mobilise.

Comment expliquer cette crédulité émotionnelle, sinon qu’elle s’est substituée au rationalisme ?

Le marché dérégulé de l’information

D’abord, l’information est mise à disposition au travers de la libéralisation du “marché de l’information”. Celle-ci n’est plus médiée par quelques instances identifiables et hiérarchisées ; elle circule désormais dans un corps médiatique flottant, dérégulé où chacun peut produire, relayer et amplifier des contenus — on pense à la vidéo du faux coup d’État en France générée par une IA, devenue virale en décembre dernier, publiée par un adolescent burkinabé.

La conquête des âmes se fait désormais en ligne, de manière très minutieuse. La peur est devenue le maître étalon émotionnel, surtout parce qu’elle est l’émotion la plus monnayable. Son intensité a changé et son espace aussi : elle devient une émotion qui se collectivise, amplifiée par les dynamiques contemporaines. Nos affects politiques et sociaux ne naissent plus seulement d’expériences personnelles mais d’un climat, d’une ambiance qui modèle notre vie psychique. La peur devient désormais un régime de notre perception du monde. C’est cette place restée vacante que la désinformation s’empresse d’investir. Selon une étude de l’université Porto menée en 2025, la diffusion de fausses informations diffère de celles d’informations factuelles, non seulement en termes d’exactitude factuelle, mais aussi en termes de langage et d’attrait émotionnel. Un basculement vers les “passions tristes” s’opère à travers la manipulation d’un langage souvent virulent tandis que les informations issues de sources fiables reflètent un modèle d’engagement plus rationnel. Autrement dit, plus un récit colporte une base rhétorique émotionnelle, plus celle-ci est susceptible d’être associée à de la désinformation.

Si l’Union européenne interdit certaines pratiques — évaluation de la solvabilité des clients de banques, identifications biométriques —, elle ne doit pas se contenter de protéger les libertés fondamentales mais établir les conditions d’exercices de la citoyenneté dans un espace public commun. Car nous vivons chacun dans un “bocal” informationnel très confortable : derrière nos écrans, l’espace public se délite progressivement. Lorsque les différentes composantes de la population ne partagent plus les mêmes informations, elles ne peuvent plus s’entendre sur les faits. Or, si la désinformation prospère dans cet espace dérégulé, qui organise désormais le monde commun ? Qui décide des règles de la circulation des informations, des hiérarchies de visibilité, des architectures de nos affects ? Lorsque l’État recule, d’autres puissances structurent l’espace public. La technologie est-elle en train de se substituer au politique ?

Derrière la dérégulation du marché, se dessine une philosophie plus large, portée par certains acteurs majeurs de la Silicon Valley : celle d’un ordre spontané, autorégulé, débarrassé d’un cadre étatique jugé obsolète. Cette idéologie libertarienne au modèle ultra-libéral s’est d’ailleurs déjà insinuée dans le politique, à l’image de Peter Thiel, fondateur de PayPal, désormais conseiller de M. Trump. L’information connaît aujourd’hui une transformation comparable à celle qui a touché l’ensemble de nos prolongements techniques. Tout ce qui structure notre vie quotidienne — des vêtements aux machines, des automobiles aux espaces de rencontre — constitue des extensions artificielles de nos capacités. Elles sont devenues indispensables, mais, à la différence de nos organes biologiques, leur fonctionnement n’est pas déterminé : il dépend des choix humains, économiques et politiques.

La fragmentation du quotidien

Nous n’avons jamais vécu comme des êtres isolés. Nous nous sommes toujours inscrits dans des milieux partagés : villages, cafés, écoles, bars — des espaces denses où s’agrègent des éléments communs comme des différences. Or, le numérique bouleverse cette configuration. Il ne supprime pas les liens, mais les recompose, les démultiplie. Dans cette perspective, ces espaces refuge se fragmentent, se déplacent vers des environnements déterritorialisés, personnalisés. L’espace commun se fluidifie, parfois jusqu’à se dissoudre. Une note de l’Observatoire du bien-être s’intéresse à ce que produit la fermeture d’un bar — la France en a perdu 18 000 en vingt ans : quand le café ferme et qu’il n’y a plus rien autour, les chiffres de l’INSEE montrent que la commune ne compte plus alors aucun autre endroit où les gens peuvent se rencontrer et parler. Les discussions de comptoir sont remplacées par l’isolement et la rencontre politique devient un face-à-face sclérosant avec les nouveaux canaux médiatiques. Dans ce contexte, les figures politiques qui prospèrent sur le ressentiment captent un malaise diffus : celui d’individus qui se sentent interchangeables, dissous dans une masse abstraite.

Nous nous retrouvons alors pris dans un étau : le politique inquiète, les réseaux sociaux terrorisent. D’une part la crainte de l’autorité, d’autre part la pression constante de l’exposition. Il ne s’agit pas pour autant de verser dans une forme d’anorexie émotionnelle, comme si l’on devait s’arracher à toute affectivité pour se sauver. Les émotions ne sont pas des ennemies. Elles ne tombent cependant jamais du ciel : elles se construisent, se travaillent, émergent dans des chaînes complexes de causes et d’effets. Elles ne se programment pas comme des lignes de code. La technique est un milieu d’individuation : comme dans Twin Peaks, la peur circule dans un système. Le téléphone promet le lien, mais ne donne que la distance, maintient le désir sans jamais l’assouvir.

Le numérique est dorénavant un organe à part entière, un dispositif spectral : nous regardons des visages à distance, écoutons des voix enregistrées, et sommes affectés par des présences absentes, qui n’ont peu ou prou d’impact sur nos vies.

Ce qu’il nous reste, peut-être, ce n’est pas le grand soir technologique ni l’abolition du politique, mais un geste plus exigeant : la désobéissance individuelle, être dans l’infraction émotionnelle aux automatismes qui prétendent penser pour nous.

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